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C’est sous ce titre qu’aurait pu
paraître les Versets sataniques de Salman Rushdie. Cela aurait peut-être
permis à ses détracteurs de mieux comprendre le livre et de le moins
vouer aux gémonies. Car le malheur de Rushdie et de son livre, ce n’est
pas tant d’avoir été montré du doigt par des censeurs religieux que
d’avoir été hué et sali par ceux-là même dont il était le porte-parole,
et dont il racontait si magnifiquement l’histoire : les immigrés
musulmans en Angleterre. Tous les personnages du roman sont en effet des
immigrés, et plus précisément des immigrés musulmans du sous-continent
indien. Mais ces immigrés sont de deux espèces. Il y a ceux qui refusent
leur état, qui cherchent à conserver en eux la pureté de l’origine et
évitent de se mêler au monde occidental où ils vivent, ou ne s’y mêlent
qu’à contre-cœur. Et il y a ceux qui ne veulent considérer que leur
inévitable métissage et le vivent sereinement ou ardemment.
Cette dichotomie passe par les deux personnages principaux, Saladin
Chamcha et Gebreel Farishta. Le premier est au départ un immigré
honteux, dont le rêve unique est d’effacer en lui toute trace de son
identité d’origine, de son indianité, de s’assimiler jusqu’à devenir
inidentifiable, de se transformer en modèle de citoyen anglais. Or il va
lui arriver une histoire invraisemblable qui aboutit à sa métamorphose
en un diablotin hideux dont ses amis ne savent plus que faire et qu’ils
vont cacher dans un hôtel appartenant à une famille d’immigrés dans un
quartier asiatique de Londres. Sur cette métamorphose de Saladin Chamcha,
Rushdie s’est longuement expliqué en disant que le personnage se trouve
ainsi changé en ce qu’il est réellement aux yeux des anglais pour qui
tout immigré, même le plus «intégré», reste un démon, laid, sale, puant
et encombrant. Cette littérale descente aux enfers finira par purifier
Chamcha de ses désirs de pureté empruntée et de son rêve de s’angliciser
et de nettoyer en lui toute trace de son indianité. Elle le rendra à son
identité d’origine sans que, pour autant, il renie en lui les acquis de
la culture anglaise. Quant au second personnage, Gebreel Farishta, il
est donné d’abord comme l’opposé de son compère Chamcha. Il est le grand
acteur indien amoureux d’une Anglaise et qui, pour elle, abandonne la
célébrité et l’amour que lui porte l’Inde toute entière pour venir en
Angleterre. C’est l’homme qui, sans se renier, vient à la recherche de
l’Autre si foncièrement différent et tente de fondre en lui sa propre
identité. Face au diable honteux (Chamcha), il est l’ange de la
conciliation de l’Autre et de soi-même. Mais, après d’invraisemblables
aventures et des tribulations baroques dans Londres, l’angélisme de
Farishta finit par céder la place à une hantise forcenée de la pureté.
Son amour fait place à un désir d’indianiser de force sa belle Anglaise
si pâle. Son voyage à Londres, dans un formidable délire paranoïaque,
devient le rêve cataclysmique d’indianiser la ville toute entière, de la
purifier en la faisant brûler sous les climats torrides de l’Inde.
L’ange se fait conquérant et purificateur et, dans des pages
extraordinaires, Gebreel se met à errer à travers Londres dont il veut
faire une nouvelle Bombay alors que Chamcha découvre sa vérité et que
Londres sombre dans les émeutes raciales.
La conversion de Chamcha et le dévoilement de Farishta constituent le
moteur de ce roman extraordinaire. Mais autour des deux protagonistes
principaux évolue tout un ensemble d’autres personnages qui se
répartissent globalement en deux catégories. Ceux qui cherchent à
conserver la pureté des origines, par nostalgie, par aversion pour
l’immigration ou par fanatisme absolu (généralement les immigrés de
première génération ou les exilés politiques) et ceux qui ne connaissent
d’autre identité culturelle que métissée (généralement les immigrés de
deuxième génération qui n’ont pas connu la terre de leur père mais
seulement sa culture, sa langue et sa religion). Il y a par exemple Mrs.
Sufyan, prototype de la femme contrainte d’immigrer avec son mari pour
des raisons politiques et qui campe depuis vingt ans dans une nostalgie
incurable pour son pays natal et dans le refus cynique de se mêler à
l’Angleterre. Il y a aussi l’Imam, le spécimen le plus effrayant parmi
les exaltés de pureté, qui se considère non comme un immigré mais comme
un exilé et pousse le zèle jusqu’à refuser de boire l’eau de Londres
alors qu’il y est réfugié et de regarder autre chose que ses gardes du
corps lorsqu’il sort en promenade pour ne pas se souiller les yeux au
spectacle de la nouvelle Babylone. Il y a à l’inverse Mr. Sufyan
lui-même, grand amoureux de la culture anglaise dès avant l’émigration
et qui, à Londres, continue à mêler à travers ses dons culinaires
l’amour de son pays et celui de l’Angleterre. Il y a encore les filles
Sufyan, type même des descendants d’immigrés, qui ne se reconnaissent
d’identité culturelle que métissée et qui vont être à la base de l’éveil
de Chamcha à lui-même. Il y a tous les habitants du quartier asiatique
qui adopteront la figure du diablotin Chamcha et en feront leur emblème
à la manière des Noirs qui assument leur différence en se faisant
appeler Nègres. Il y a, dans les rêves insensés de Farishta, le prophète
Mahoond, un instant tenté par le syncrétisme religieux et qui y renonce
pour sombrer dans la folie de la pureté et de l’intolérance. Et puis il
y a Ayecha qui, par son zèle intraitable, entraîne la population d’un
village entier dans le suicide. Et tout ceci se fond dans une formidable
évocation, une fresque immense des milieux immigrés et de leurs
quartiers Londoniens, avec en arrière-plan et comme en contrepoint un
portrait inoubliable de Bombay et de l’Inde rurale.
Les Versets sataniques apparaît ainsi comme un des romans les plus
importants qui aient été écrits sur l’immigration et la question du
métissage, et sur celle de la conservation ou du rejet de la pureté des
origines. On comprend alors mieux ce que Rushdie a voulu dire lorsqu’il
a expliqué que, plus que les calomnies des religieux et les bêtises de
la presse, ce qui a été le plus bouleversé, c’est d’avoir été insulté
par ses propres personnages, dans la mesure où les communautés
asiatiques musulmanes de Londres, manipulées pour cause de luttes
internes par les mouvements et les associations d’immigrés, ont compté
parmi les plus zélés pourfendeurs d’un roman qu’elles n’avaient très
probablement pas lu.
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