L'histoire d'Émilie Masuire

L'arbre généalogique

Les migrations

Dans l’histoire de toute famille, il est des moments où l’on se dit : « la boucle est bouclée ». Ma présence en France ici et maintenant me donne ce sentiment, celui d’avoir retrouvé les origines de mon arrière-grand-mère après plus d’un siècle d’aventures et de mélanges inattendus. C’est cette histoire que je veux partager avec vous, l’histoire rocambolesque d’Émilie.

Émilie était mon arrière-grand-mère. Elle est née à la fin du 19ème siècle à Bourg en Bresse, petit village de la région lyonnaise. A l’age de 20 ans, elle décide de partir pour Saint Pétersbourg afin de devenir jeune fille au pair auprès d’une riche famille russe. Imaginez-vous ! Une jeune fille ayant à peine atteint sa majorité vivant à la fin du siècle dernier décide de tout quitter pour découvrir le monde. Cet événement est un exploit en soi.
Toujours est-il qu’à cet instant précis, Émilie ne se doute pas que sa vie sera digne d’un roman. Je me demande encore, un siècle plus tard, où elle a puisé ce courage et cette détermination. Quel événement a pu la pousser à partir si loin ?

Pendant les nombreuses années passées à Saint Pétersbourg, elle acquiert une maîtrise parfaite de la langue russe. Elle aurait pu alors décider de rentrer en France. Mais une fois de plus, des événements qui restent pour moi encore obscurs la poussent un peu plus loin dans son aventure. Elle part s’installer à Eshghabad, au cœur du Turkménistan.
Une Française célibataire, seule dans une ville turkmène au début du 20ème siècle… Peu de temps s’écoule avant qu’elle ne rencontre Ismaïl, membre de la famille royale perse banni de la cour et envoyé à Eshgabad en tant que contrôleur de la frontière persano-russe. Ils se marient et s’installent à Mashad, ville sainte iranienne.
J’essaye souvent d’imaginer la vie d’un tel couple dans une ville comme Mashad. Un lieu de pèlerinage musulman où les femmes déambulent dans les rues cachées derrière leurs tchadors sombres. Certes, la présence russe devait y être forte à l’époque mais de là à se marier avec une étrangère… mon arrière-grand-père a dû braver bien des préjugés afin de fonder cette famille atypique, qui a vu le jour grâce à la conversion d’Émilie de la religion catholique à l’Islam.
Ismaïl et Emilie eurent donc deux filles, Iran, ma grand-mère, et Touran. L’éducation occidentale de ces deux jeunes filles les mit à la marge de la société mashadi. Leur mère était une étrangère, elles parlaient le français et le russe à la perfection, marchaient dans les rues de Mashad habillées comme des Européennes et pire encore, elles travaillaient. Cela faisait beaucoup de handicaps réunis en une même personne dans un pays tel que l’Iran. Qui aurait bien voulu les prendre en mariage ? Certainement pas un jeune homme iranien pur souche… Il fallait un nouveau mélange, il n’y avait pas vraiment d’autre choix.

Ma grand-mère, Iran, s’est donc mariée avec un homme dont l’histoire est tout aussi rocambolesque que celle d’Émilie. Il s’appelait Youra, était juif originaire de Moscou, et s’était enfui de la Russie devenue bolchévique. L’histoire raconte qu’il effectua le trajet de Moscou à Mashad à pied avec son père. Les hommes et les femmes de l’époque était-il plus aventuriers que nous ou bien nous sommes nous endormis dans notre confort ? Parfois, je pense à Emilie et à Youra, et je me dis que cet esprit aventurier doit bien être inscrit quelque part dans mes gènes… Je cherche encore.

Iran, musulmane, épousa donc Youra, juif, devenu musulman pour l’occasion. L’affaire se corse. Russie, France, Iran, judaïsme, christianisme, islam… Le mélange est d’autant plus incroyable dans les années 30. Petite détail surprenant : Youra et Iran s’écrivaient en Persan en utilisant l’alphabet latin, Youra ne lisant pas le perse.
Peu à peu, se posa la question de l’éducation des enfants. En réalité, je pense que mes grands-parents n’ont jamais vraiment répondu à cette question. Mon père, Naïm, parlait le Français, le Russe et le Persan très tôt. Bien qu’il parle le Français depuis son plus jeune âge, il a ce petit accent indéfinissable. Le Persan, il le parle à la façon mashadi tout en prononçant certains mots avec un accent étrange que je devine être un mélange de Français et de Russe.

Quant à ma mère, elle est d’origine Turque de Mashad. C’est tout. Mais il faut dire que c’est un fait dont l’évocation suscite de nombreux : « Ah, je ne savais pas qu’il y avait des Turcs à Mashad ». Eh bien oui, il y a des Turcs à Mashad.

C’est donc de cette union que je suis née. Je m’appelle Leyla. Pour ceux qui ont bien suivi le cheminement de l’histoire, j’ai 62,5% de sang iranien à tendance turque, 25% de sang russe et 12,5% de sang français.

Au-delà de ces calculs savants, je voudrais souligner un point important qui m’a toujours interpellée au milieu de tant de mélanges : la difficulté de mon père de parler de ses origines. Il a toujours eu beaucoup de mal à trouver sa place entre toutes ces cultures et ces religions. Il m’a toujours dit : « On ne peut pas vivre heureux tiraillé entre plusieurs cultures, il faut en choisir une ». Il avait dû souffrir de ce tiraillement dans son enfance pour me tenir un tel discours. Sa différence l’avait rendu malheureux.
Je me suis souvent posé la question de cette différence. Où que j’aille, je ne pourrai m’identifier à personne. Dois-je me transformer en une parfaite petite française ou bien vivre comme une iranienne à Paris ?
Cette question, je n’ai jamais pu y répondre. J’en ai aussi souffert, mais c’est aussi cette souffrance qui m’a forgée. Finalement, avec mon air russe, je me sens française mais je ne supporte pas que l’on critique l’Iran. Et c’est très bien comme çà.
Depuis, j’ai rencontré d’autres mélanges encore plus incroyables que le mien, et c’est à eux que je m’identifie aujourd’hui. Avec le temps, j’ai appris à vivre ce mélange comme une richesse. Et pour une fois, je peux dire que je suis contente de ne pas avoir suivi les conseils paternels.

Et voilà Émilie, la boucle est bouclée. Je suis là, un siècle après. Tu n’es jamais rentrée en France mais à travers tes petits-enfants, c’est une part de toi qui revient au pays. Si tu avais su le nombre de mélanges que tu allais engendrer… ta boucle est bouclée.